Situation au Tibet 1996

Tibet 1996 : la persécution religieuse franchit un nouveau palier (témoignage direct)

1997 par Webmestre

Le gouvernement chinois ne perd jamais une occasion d’affirmer que « la Chine a toujours respecté la liberté religieuse des Tibétains ».

En réalité, depuis son accession au pouvoir, le Parti communiste a toujours lutté âprement - plus ou moins ouvertement selon les époques - contre les forces de la religion aussi bien au Tibet, au Xinjiang et en Mongolie que partout ailleurs contre les nombreux chrétiens chinois.

L’actuelle campagne anti-Dalaï Lama et la « rééducation » en cours dans tous les monastères de la Région dite « autonome » du Tibet ne sont que la phase la plus récente d’une politique fondamentale qui vise à discréditer la pensée religieuse et à la remplacer par l’adhésion à l’idéologie du Parti, dont les contours incertains répondent ces jours-ci à l’appellation de « civilisation spirituelle socialiste ».

Annoncée dans les médias à partir de janvier 1995, à ses débuts la campagne contre le Dalai Lama étonnait déjà par la violence d’un langage tombé en désuétude depuis la révolution culturelle, vieille aujourd’hui de trente ans. Pour la première fois, le chef spirituel tibétain était critiqué non seulement en tant que dirigeant politique, mais sa qualité de maître religieux était remise en question ainsi que son aptitude à servir de chef de file du bouddhisme tibétain. A partir du 14 mai, date à laquelle le Dalai Lama a annoncé au monde l’identité du 11ème Panchen Lama, la virulence des propos n’a fait que croître. Répandues à travers les discours officiels comme dans les médias, l’invective et les calomnies ont atteint leur apogée en novembre 1995. Simultanément, un parti pour lequel la condition d’admission sine qua non est d’être athée se réinventait en tant qu’animateur d’une conférence religieuse. Son but : forcer les personnalités religieuses du Tibet à déclarer l’enfant choisi par le Dalai Lama inacceptable en tant que réincarnation du Panchen Lama et à « demander » qu’un autre enfant soit choisi selon une loterie datant du 18ème siècle...

En février 1996, une directive du Parti ordonnait la fermeture de tout monastère coupable « d’activités politiques », non définies dans le texte, et le remplacement des dirigeants actuels de toutes les institutions religieuses par des personnages « patriotiques ». A partir du mois d’avril, le Parti s’est inquiété de plus en plus des manquements présumés du Dalai Lama, allant jusqu’à le qualifier d’hérétique.

Cette étape représente une surenchère radicale : pour la première fois, le pouvoir chinois ne se contente plus de vouloir réduire l’influence religieuse et le prestige du chef spirituel des Tibétains ; il s’agit maintenant de l’éliminer complètement en mettant ses qualifications en doute tout en brandissant ouvertement l’argument selon lequel la religion constitue un obstacle au développement économique du Tibet.

Le 5 avril, une nouvelle directive interdit d’exposer la photo du Dalaï Lama dans les monastères. Fin avril, l’interdiction s’étend à tous les endroits publics. En mai, les autorités lancent la campagne à Ganden, car elles comptent sur leurs alliés dans le Comité de gestion : les moines protestent, les autorités font la sourde oreille. Un fonctionnaire est tabassé, l’armée intervient et provoque une tragédie : deux moines sont tués, cinq blessés, une soixantaine arrêtés. Nombreux sont ceux qui s’enfuient à la campagne ou partent en exil.

A l’encontre des affirmations contenues dans le Beijing Information du 28 août, Ganden est resté fermé au public jusqu’au 15 octobre et 54 moines sont toujours détenus. Incapable de céder, le gouvernement se rabat sur la rééducation par les « équipes de travail », vieil outil de la répression maoïste, peu utilisé en Chine depuis la mort du Grand Timonier, mais très courant au Tibet, surtout dans les institutions religieuses.

Les « équipes » sont composées de fonctionnaires laïcs tibétains sans compétence particulière dans le domaine religieux, détachés par les administrations locales et dirigés par un petit nombre de cadres chinois. Cette fois-ci leur mission principale est d’obtenir que les moines répudient le Dalaï Lama - ce qui pour des bouddhistes équivaut à faire preuve d’apostasie. Le délai imparti est de trois mois et leur mandat sera renouvelé en cas d’échec. Il vaudra mieux éviter les échecs : le Parti a déjà fait savoir que cet exercice servira à mesurer la loyauté des participants et leurs qualités en tant que cadres.

Les équipes doivent faire signer aux moines une déclaration en cinq points, par laquelle ils s’engagent :
- à rejeter le Dalaï Lama en tant que chef spirituel ;
- accepter comme Panchen Lama l’enfant nommé par Pékin ;
- reconnaître que le Tibet a toujours appartenu à la Chine ;
- ne jamais se livrer à des activités « séparatistes » ;
- renoncer à l’indépendance.

Les rééducateurs attachaient beaucoup d’importance à un point supplémentaire : ne plus écouter les émissions en langue tibétaine de « Voice of America »...

Ceux qui refusent de signer la déclaration seront renvoyés. Ceux qui protestent seront emprisonnés. A Séra, huit moines et deux laïcs ont été arrêtés depuis l’arrivée des rééducateurs et trois moines à Drépoung.

Au cours du mois d’août 1996, accompagnée de deux autres personnes, je me suis rendue dans chacun des monastères ci-dessous, le plus souvent à plusieurs reprises. Nous avons pu nous entretenir avec de nombreux interlocuteurs, y compris un des cadres.

Parmi nous, même ceux qui ne comprenaient pas le Tibétain ont pu constater le poids oppressant de la présence officielle et surtout la nervosité et la frayeur des moines, dont les plus âgés n’hésitaient pas à comparer la situation actuelle aux pires années du maoïsme. Des moines trop jeunes pour avoir connu « l’ancien système » avaient pourtant les larmes aux yeux à l’idée d’être contraints à rejeter un « maître-racine », source vivante d’inspiration et de bénédictions.

L’arrogance et la suffisance de certains cadres contrastait avec l’air gêné et maladroit des autres. L’un d’eux a fini par nous demander des nouvelles du Dalai Lama et de la cause tibétaine à l’étranger.

A Séra, les temples ouverts au public fermaient à 15 heures. Trois après-midi par semaine, les 70 rééducateurs en place depuis le 17 juin organisaient une séance de quatre heures avec appel nominal et fiches de présence. Participation obligatoire également pour les moines des petits temples et monastères qui dépendent de Séra (dont certains à une heure de marche). Les animateurs répétaient sur tous les tons les consignes du Parti, les principes socialistes à comprendre, les cinq points à accepter. Sous peine de renvoi ou détention.

Selon un ami qui a pu écouter une séance, le nom du Dalai Lama revenait inlassablement. Les autres jours, les cadres rôdaient dans les cellules et préaux pour isoler les moines par petits groupes, voire individuellement et les convaincre de signer les 5 points. Quatre fascicules (de 80 à 120 pages : histoire, religion, droit et « séparatisme ») servent de support aux rééducateurs (trois sont en cours de traduction à Londres).

A Drépoung, 180 fonctionnaires ont débarqué le 2 août. Comme à Séra, ils ont mis sur pied de longues séances d’endoctrinement collectif qui alternent avec l’intimidation par petits groupes.

Un moine nous a raconté avoir été assiégé par 5 fonctionnaires et questionné longuement à propos de ses habitudes : écoutait-il ou non les émissions de « Voice of America » ?

Les rééducateurs cherchent à convaincre les novices de moins de 18 ans (au moins 250 dans deux écoles) de rentrer chez eux en invoquant leurs obligations filiales ou en faisant appel aux sentiments. Ceux qui ne rentrent pas volontairement seront renvoyés, dit la rumeur.

Au temple de Néchoung, il y avait sept cadres pour 27 moines. Les mendiants et les cadres filaient les rares touristes dans la grande cour déserte. A Gyantsé, Pelkhor Chödé abrite 15 fonctionnaires depuis le mois de juillet.

Selon le même rythme de trois après-midi par semaine, les 60 moines sont astreints à un « cours de politique » strident et répétitif. Ils rêvent de partir en exil, mais leur magnifique temple est un site touristique prestigieux : ils sont étroitement surveillés. Il faut savoir que la fermeture de Ganden abandonné par ses moines a provoqué un énorme manque à gagner pour l’Etat, qui ramasse tout l’argent récolté des entrées touristiques (de 45 à 85 yuan par touriste selon le site), des sommes qu’il faut acquitter pour prendre une photo (de 20 à 200 yuan) et des dons des fidèles, sauf ceux remis en mains propres aux moines.

Lorsque l’état chinois prétend qu’il « donne des subventions aux religieux » il ne ment pas, mais il ne dit pas où il les prend. Les moines sont logés mais non nourris et leur salaire n’est pas génial : ceux qui ont une fonction administrative gagnent 300 yuan par mois, ceux qui font des études, 60.

A Lhassa un bol de soupe coûte 6 yuan, une course en minibus, 2 yuan. Au temple de Shalou, cinq fonctionnaires harcèlent les vingt moines depuis juillet ; les moines sont à bout de forces. Le temple est négligé, l’ambiance noire. Il est tout de même étonnant après quatre décennies de développement chinois, les 90 km de route qui séparent Gyantsé de Shigatsé (deuxième et troisième villes de la région) ne soient toujours pas goudronnés. A Tashilhumpo les moines ont le droit insigne de se réunir pour prier trois fois par jour, privilège obtenu par le 10ème Panchen Lama de son vivant. Mais l’ambiance est tendue, car le « Panchen chinois » ne fait guère l’unanimité. L’enfant le sait, il n’aime pas le monastère et préfère vivre en ville ou à Pékin. Personne ne demande à le voir, il ne reçoit que les offrandes officielles. Ses parents, humiliés, auraient demandé au gouvernement de faire marche arrière pour rendre leur enfant à une vie normale...
Le magnifique temple de Sakya n’est qu’à 25 km de la route principale, mais il faut une heure pour les parcourir : il ne doit rien y avoir dans la vallée qui intéresse l’armée. Les 20 fonctionnaires installés dans le monastère depuis fin juillet font des cours quotidiens de 15 à 19 heures. Les 80 moines gardent le moral car un de leurs grands maîtres exilés est venu passer une semaine parmi eux. Les plus jeunes font de l’humour, « après ces cours, nous serons capables de remplacer Deng Xiaoping », mais une vingtaine sont déjà partis en Inde ou dans d’autres monastères tibétains pour avoir la paix. Ils ne sont pas les seuls à s’exiler. Selon le bureau du Haut Commissariat des Réfugiés de l’ONU à Katmandou, le pourcentage des réfugiés fuyant la persécution religieuse atteint plus de 60 % du total, en progression constante.

R. Barnett du Tibet Information Network estime qu’il pourrait bien s’agir du résultat recherché par les autorités : « les Chinois cherchent peut-être à provoquer la fuite en Inde de tous les moines restés fidèles au Dalai Lama. Il resterait ainsi moins d’activistes au Tibet à la tête du mouvement indépendantiste et les exilés auraient de plus en plus de réfugiés à accueillir en Inde. »

Tibet - persécution religieuse
MRG/Gdm - Genève
Source : « CSPT Suisse / 36 15 Tibet Info »


Le rapport annuel sur les violations des droits de l’homme au Tibet de 1996, produit par le Centre Tibétain pour les Droits de l’Homme et la Démocratie, est disponible en ligne.

Il inclut en outre pour chaque chapitre les lois internationales en rapport avec les sujets suivants :

  1. Le droit à la liberté de religion
    Panchen Lama : position chinoise. Campagne "Frapper fort" en Chine. "La dernière bataille".
  2. Droit de liberté d’expression et d’opinion
    Cas de violations de la liberté d’expression et d’opinion
  3. Prisonniers politiques
    Cas de prisonniers politiques en longue détention toujours détenus. Moines de Serwa au Camp de travail de Powo Tramo. Prisonniers politiques tibétains connus condamnés à plus de 10 ans.
  4. Arrestations et détentions arbitraires
    Arrêtés dans l’exercice de leurs droits. Détentions arbitraires. Non-observance du droit à un jugement équitable.
  5. Droit à ne pas être torturé
    Tortures ayant entraîné la mort. Tortures et mauvais traitements. Cas de Jampel Tséring.
  6. Disparitions
    Cas connus de disparitions
  7. Droit à la non-discrimination raciale
    Dans les représentations publiques, l’éducation, la langue, le droit à la pro-création, l’emploi, le logement.
  8. Droits des Femmes
    Arrestations. Tortures et mauvais traitements. Abus sexuels. Contrôle des naissances.
  9. Droits de l’enfance / des enfants
    Prisonniers de conscience mineurs. Détentions sans jugements. Fermeture d’écoles et expulsion d’écoliers et d’étudiants.
  10. Transfert de population
    Une politique délibérée de l’Etat. Croissance du taux de transfert de population chinoise au Tibet.
  11. Liste des prisonniers politiques tibétains connus (582 cas recensés fin 1996 !).

56 pages de rapport condensé sur les violations des droits de l’homme au Tibet (en anglais).
Source : Office of Tibet, Londres.


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